Psychiatrie française : fin du grand silence ? par le « Collectif 100.000 handicapés psychiatriques à l’abandon »

LE COLLECTIF ECRIT AU PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE ET AU PREMIER MINISTRE

Le Collectif 100.000 handicapés psychiatriques à l’abandon vient de remettre par courrier au Président de la République et au Premier ministre (avec copie à la ministre des Solidarités et de la Santé et à la Secrétaire d’Etat aux personnes handicapées[1]) un rapport sur l’impact humanitaire désastreux de la décadence de la psychiatrie française[2] : au moins 150.000 citoyens handicapés sont exclus d’une prise en charge adaptée.

Au même moment, deux émissions à peu d’intervalle sur France3 abordent le même sujet : d’abord le remarquable documentaire[3] du Pr Gérard Miller le 20 mars dernier (malheureusement à 23h50 !) intitulé « la folie à l’abandon » puis le magazine le 10 avril (Pièces à conviction : « Psychiatrie, le grand naufrage »[4]) suivi d’un débat[5] (« Comment sauver la psychiatrie ») en présence de Mme Buzyn, ministre en charge de la Santé. Si vous ne les avez pas vues, le « replay » s’impose tant que les documents sont en ligne !

Les titres parlent d’eux-mêmes. Précisons que l’instruction est menée à charge à 100%, ce qui n’est pas totalement équitable pour les personnels. Mais on ne parle pas des trains (bien que rares aujourd’hui) qui arrivent à l’heure.

Quel désastre pour la psychiatrie française, pourtant l’une des plus admirée au Monde jusque dans les années 1970. Le résultat de la politique de « santé mentale » menée depuis cette époque est parfaitement illustré par ces deux émissions que par le rapport que nous avons remis : on a fermé par centaines de milliers les places dans les ex-asiles d’aliénés devenus des hôpitaux psychiatriques (certes manquant trop souvent d’humanité), sans créer en nombre adéquat les structures de prise en charge alternatives, notamment médico-sociales. L’hôpital public, de plus en plus, ne traite plus que les urgences à coups de chimiothérapie, et les malades sont réexpédiés[6], au mieux après 3 semaines de « soins », dans leur famille (tant que celle-ci survit), ou à leur solitude ou encore à la rue, d’où ils terminent trop souvent en prison à cause de quelque délit (très rarement crime, mais toujours très médiatisé !) commis sous l’effet de la dé-médication, de la désocialisation, de la perte du sens commun. Pour les cas les plus sévères, parler d’un « suivi ambulatoire » est complètement irréaliste.

Pourquoi s’intéresse-t-on enfin, dans les pouvoirs publics et les médias, à la psychiatrie ? Cela fait pourtant des années que des voix qualifiées s’élèvent pour donner l’alerte[7].

Le drame de la rue Erlanger a-t-il été le drame de trop ? La formation d’un gouvernement non issu des castes politiques traditionnelles permet-elle à son ministre en charge de la Santé un regard nouveau ? En tout cas, depuis sa prise de fonction, Mme Buzyn a émis des messages encourageants pour la reconstruction de la psychiatrie française. Certes, elle a été assaillie de mouvements de contestations et de réclamations[8]. Lors de l’émission Pièces à conviction du 10 avril, elle n’a pas caché une certaine stupéfaction à la découverte de l’état pitoyable de cette branche particulièrement mal aimée de la médecine, à commencer semble-t-il par les administrations (bon nombre d’Agences Régionales de Santé (ARS).et de Directions d’établissements) alors que la santé mentale devrait peser pour 20 à 25 % dans la santé publique au vu de la prévalence des différentes affections qui la concernent. Il faut lui rendre cette justice que l’héritage légué par ses prédécesseurs depuis 60 ans est lourd. Et comme l’a souligné le Dr Daniel Zagury lors du débat qui a suivi l’émission, la durée du chantier de réhabilitation dépassera la fenêtre « du temps politique qui est imparti » à Mme Buzyn, mais celle-ci a la « responsabilité historique d’en poser la première pierre ». Bel encouragement, mais grand défi ! Et, l’actualité le montre, ce n’est pas le seul.

Mme Buzyn a publié fin juin 2018 une « feuille de route » en 37 actions, une sorte de plan psychiatrie plein de bonnes idées, de bonnes intentions mais non totalement dénué de langue de bois techno-bureaucratique. Elle a aussi réinjecté quelques crédits d’urgence et promis (elle l’a rappelé lors du débat) au Pr Pelissolo et à 120 de ses collègues du service public[9] de mettre fin aux véritables détournements exercés par trop de directeurs d’hôpitaux sur l’enveloppe budgétaire (la DAF) dévolue aux départements de psychiatrie, et d’ailleurs de revoir ce système de financement sclérosé et sclérosant.

Bref, on a le sentiment, derrière de Dr Zagury, que la ministre commence à passer à l’action. Mais deux questions (liées) restent posées :

  1. Que faire pour les (au moins) 150.000 handicapés psychiatriques à l’abandon qui sont au cœur de notre croisade ? Ils font l’objet de l’action N° 37 (sur 37, position significative ?) de la feuille de route, et encore, s’agit-il de procéder à des analyses, de proposer des axes « pour mieux repérer et mieux accompagner ». Or ces gens sont en état d’urgence humanitaire. Le temps n’est plus aux conciliabules, mais à l’action.
  2. Quoi après l’hôpital psychiatrique ? Le tout ambulatoire sans nuance n’est qu’un concept propre à grossir les rangs des « éjectés » dans le virage. Les dispositifs publics ou parapublics (FAM, MAS,…) sont rares et débordés. Il existe d’autres solutions, elles sont connues, éprouvées ou nouvelles. Les pouvoirs publics doivent s’y atteler, et non se reposer sur le secteur associatif[11], qui ne saurait suffire face à l’étendue des besoins surtout pour les personnes les plus sévèrement touchées.

Aujourd’hui toutes les plus hautes instances du pays sont non seulement parfaitement informées mais donnent des signes de prise en compte du problème. Ces jours-ci, tous les esprits sont imprégnés de l’atterrant incendie de Notre-Dame de Paris, ce qui est bien compréhensible, mais la situation de la psychiatrie et des personnes lourdement handicapées psychiques à l’abandon est un incendie qui couve depuis trop longtemps et risque de devenir dangereusement explosif.

Hervé GANDILLON
Coordinateur du
 Collectif 100.000 handicapés psychiatriques à l’abandon
20 avril 2019

 

 

[1] Lettre au Président et au Premier ministre 2/04/2019, copies aux ministres 4/04/2019

[2] Pour recevoir le rapport envoyé au Président, au Premier ministre et aux ministres, prendre contact par courriel avec le Collectif : cent.mil.handicapes.psy@gmail.com .

[3] https://www.france.tv/documentaires/societe/927521-la-folie-a-l-abandon.html

[4] https://www.france.tv/france-3/pieces-a-conviction/944075-psychiatrie-histoire-d-une-depression-chronique.html

[5] https://www.france.tv/france-3/debat/944073-comment-sauver-la-psychiatrie.html

[6] Selon la HAS, l’hôpital n’est pas un lieu de vie. Il resterait environ 10.000 malades chroniques et long, parfois très long séjours dans les HP. Ce sont des « inadéquats » dont la chasse est ouverte : ils vont bientôt, après tant d’autres, grossir les rangs des SDF et des détenus.

[7] Par exemple : la journaliste Catherine Tobin, La schizophrénie au quotidien, sous la direction d’E. Zarifian, Odile Jacob, 1990. Avec une analyse inégalée à ce jour sur l’impact désastreux sur les familles ; l’association Droit aux Soins et à une Place adaptée (DSP) auprès du ministre B. Kouchner en 2011 (DSP aujourd’hui en sommeil a vigoureusement agité le drapeau de l’alerte entre 2001 et 2005. Le flambeau est repris aujourd’hui par le Collectif 100.000 handicapés psychiatriques à l’abandon) ; les Etats Généraux de la Psychiatrie, Montpellier juin 2003 ; le rapport du HCPLD présidé par X. Emmanuelli au Président de la République, novembre 2003 ; la Lettre au Président de la République sur les citoyens en situation de handicap de J. Kristéva, 2003 ; le livre du journaliste Patrick Coupechoux Un monde de fou en 2006 (Seuil, réédition Point 2014)[7] ; le rapport de la Cour des Comptes sur l’échec du plan santé mentale 2005-2008 du ministre Douste-Blazy, décembre 2011 ; les lettres ouvertes aux candidats à la Présidentielle et aux Législatives de 2017 par le Collectif 100.000 handicapés psychiatriques à l’abandon  dont vous pouvez prendre connaissance, avec les (rares !) réponses, dans ce même blog ; et pour terminer, mais cette liste n’est pas exhaustive, le récent ouvrage (2018) des Pr M. Leboyer et P-M. Llorca, Psychiatrie, l’état d’urgence (Fayard).

[8] Et pas qu’en psychiatrie.

[9] Lettre collective à Mme Buzyn en date du 6/11/2018

[11] Bien qu’il faille saluer les efforts menés par d’admirables ONG (Clubhouse France, l’Œuvre Falret, l’Elan Retrouvé, etc.)

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